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Le Pape Pie II, écrivain secret du désir

Lorsqu’on évoque la littérature érotique, quelques grands noms surgissent immédiatement à l’esprit : Sade, Anaïs Nin, Pauline Réage ou encore Virginie Despentes. Mais il est des secrets délicieux que l’Histoire aime glisser sous le tapis et bien avant ces icônes modernes, au cœur même de la Renaissance italienne, un écrivain audacieux signait l’un des plus grands succès littéraires érotiques de son époque : Enea Silvio Piccolomini, destiné à entrer dans l’histoire sous une tout autre identité, celle du pape Pie II. En 1444, avant d’endosser la soutane papale, Piccolomini offre au monde une histoire sensuelle, captivante et profondément humaine : L’Histoire de deux amants (Historia de duobus amantibus). Ce roman épistolaire, écrit initialement en latin, connait un succès retentissant se hissant parmi les best-sellers de son époque. Chronique d’une œuvre audacieuse et sensuelle qui a captivé l’Europe entière.

De l’écrivain libertin au souverain pontife

Avant de revêtir la tiare papale et de bénir fidèles et pèlerins, Enea Silvio Piccolomini mène une vie pour le moins mouvementée. Né en 1405 dans une famille noble mais désargentée de Sienne, il embrasse une carrière ecclésiastique tout en s’adonnant aux plaisirs mondains. Humaniste accompli, il voyage à travers l’Europe, occupant divers postes diplomatiques et s’immergeant dans les cercles intellectuels de son temps.

C’est durant cette période que ce diplomate amoureux des mots autant que des charmes féminins écrit des œuvres aux tonalités érotiques, dont la plus célèbre reste L’Histoire de deux amants. Ce roman, empreint de sensualité, contraste étonnamment avec la fonction qu’il occupe plus tard en tant que chef de l’Église catholique. Mais qui n’a pas ses petits secrets avant de trouver sa véritable vocation ?

Une intrigue épistolaire brûlante au cœur de Sienne

En 1444, il décide de raconter l’histoire brûlante d’un amour interdit. Le récit se déroule dans la pittoresque ville de Sienne et narre la passion clandestine entre Lucrèce, une noble dame mariée à un homme qu’elle n’a pas choisi, et Euryale, un séduisant chevalier allemand au service du duc d’Autriche. Leur amour naît d’échanges épistolaires enflammés, où chaque lettre est une ode au désir et à la tentation. Dès les premières missives, Euryale exprime son trouble :

“Je suis consumé par le feu de votre beauté, et seul le baume de votre amour peut apaiser cette ardeur.”

Lucrèce, d’abord hésitante en raison de son statut marital, finit par succomber à la passion :

“Votre plume a su toucher mon âme, et mon cœur ne peut résister à l’appel de vos mots.”

Leur correspondance, empreinte de poésie et de sensualité, les conduit inévitablement à des rencontres secrètes, où le désir contenu dans leurs lettres se libère pleinement. Subtilité du destin, Piccolomini devient plus tard le gardien des bonnes mœurs… Le roman déroule le fil d’un amour impossible avec finesse, humour subtil et une pointe délicieuse de provocation. Lucrèce écrit ainsi à son amant impatient :

“Ne laissez plus languir ce que votre absence rend douloureux. Venez goûter sans retenue ce que je ne peux offrir qu’à vous.”

Comment ne pas succomber devant une telle audace subtilement dissimulée sous le voile d’une noble retenue ?

Entre influences classiques et modernité narrative

L’auteur puise son inspiration dans les œuvres antiques, notamment les Héroïdes d’Ovide et les lettres d’Abélard et Héloïse. Cette filiation confère au roman une dimension érudite, tout en le rendant accessible grâce à une prose fluide et évocatrice. L’utilisation du genre épistolaire, encore peu répandu à l’époque, témoigne de la modernité de l’auteur. Ce choix narratif permet une exploration profonde des sentiments et des conflits intérieurs des personnages, offrant au lecteur une expérience immersive.

Le génie de Piccolomini est d’abord stylistique : loin de l’obscénité directe, il cultive une sensualité raffinée, un érotisme subtil qui parle davantage aux sens qu’à l’esprit. Chaque mot est choisi pour éveiller les émotions profondes du lecteur sans jamais franchir les limites de la vulgarité. Euryale écrit à Lucrèce, révélant par cette simple métaphore toute la puissance de l’écriture évocatrice de Piccolomini :

“Lorsque ta lettre arrive, c’est un peu comme si tu me touchais délicatement la peau du bout des doigts”

Mais derrière la dimension charnelle évidente, L’Histoire de deux amants est aussi une subtile critique sociale. L’auteur dépeint la société italienne de la Renaissance dans ses contradictions : un monde où les conventions et les interdits sociaux sont omniprésents, mais où les désirs individuels luttent sans cesse pour s’exprimer. Lucrèce, personnage central du récit, incarne cette tension permanente entre désir personnel et contrainte sociale. Femme mariée à un homme distant, elle devient la figure tragique d’une passion qui se consume lentement, prisonnière des chaînes invisibles imposées par la société.

C’est précisément cette tension dramatique qui donne toute sa profondeur au roman. Piccolomini ne se contente pas de raconter une simple histoire d’amour clandestine, il explore avec une grande sensibilité les émotions les plus complexes du cœur humain : la culpabilité, l’extase, la jalousie, l’espoir et le désespoir. Lorsque Lucrèce écrit à son amant : “Chaque instant loin de toi est une douleur délicieuse qui nourrit mon désir”, elle exprime à la fois le plaisir de l’attente et la souffrance d’une passion jamais totalement satisfaite.

Un succès littéraire retentissant et ses répercussions

L’Histoire de deux amants connaît une diffusion exceptionnelle pour l’époque. Selon les spécialistes, il s’agit de l’un des livres les plus vendus du XVe siècle, traduit en plusieurs langues vernaculaires et largement diffusé à travers l’Europe. Copié secrètement, lu discrètement et adoré passionnément, c’est un petit goût de fruit défendu dont on se régale à l’abri des regards. À une époque où la littérature érotique est reléguée dans l’ombre, réservée à quelques privilégiés cultivés, l’ouvrage réussit l’exploit de toucher un public large, allant de la noblesse raffinée à la bourgeoisie éduquée.

Toutefois, cette œuvre n’est pas exempte de controverses. Certains critiques de l’époque s’offusquent de la légèreté morale du récit, tandis que d’autres y voient une exploration audacieuse des affres du désir humain. Quoi qu’il en soit, le roman contribue à asseoir la réputation de Piccolomini en tant qu’écrivain talentueux, bien avant son ascension au trône pontifical.

Et le plus amusant dans cette histoire est sans doute l’ironie subtile de la vie de l’auteur : cet homme qui célèbre la sensualité, la tentation et les plaisirs du cœur devient en 1458 pape sous le nom de Pie II, chargé de guider moralement le monde chrétien. Sa jeunesse libertine passée, il s’adonne désormais aux vertus spirituelles, non sans un sourire nostalgique lorsqu’il évoque ses passions de jeunesse. Dans ses mémoires, il confie avec finesse :

“Que celui qui n’a jamais connu les ardeurs de la jeunesse juge avec indulgence ceux dont le cœur, jadis, brûlait d’une flamme irrésistible.”

Cette délicieuse contradiction fait tout le charme de son récit, donnant au lecteur le plaisir subtil d’imaginer le futur pontife sourire secrètement en relisant ses propres écrits sulfureux.

Censuré puis redécouvert

Le roman demeure une pièce maîtresse de la littérature humaniste, illustrant la complexité des passions humaines et la tension entre les désirs charnels et les contraintes sociales. Et si L’Histoire de deux amants est aujourd’hui moins connue que d’autres classiques, c’est surtout parce qu’elle est rapidement censurée après l’ascension papale de son auteur. Trop osée, trop subtilement provocante pour l’époque, l’œuvre est cachée, oubliée, puis miraculeusement redécouverte au XIXe siècle.

Aujourd’hui encore, elle séduit les lecteurs par sa modernité étonnante, cette manière exquise de conjuguer désir et élégance, jamais vulgaire, toujours malicieusement suggestive. Paul Larivaille, historien reconnu de la Renaissance, souligne avec amusement : “La sensualité chez Piccolomini ne hurle pas, elle murmure à l’oreille du lecteur avec la complicité discrète d’un sourire entendu.” Voilà qui résume parfaitement l’attrait délicieusement subtil de cette œuvre intemporelle.

Finalement, lire L’Histoire de deux amants aujourd’hui, c’est s’offrir une petite escapade littéraire raffinée, un plaisir discret mais délicieusement coupable. C’est savourer l’ironie subtile d’une époque où les futurs papes écrivaient avec élégance sur les passions humaines, prouvant une fois encore que la sensualité traverse toutes les époques avec une douce impertinence.

Alors, si vous avez envie d’une lecture sensuelle qui saura vous amuser autant que vous intriguer, ne cherchez plus : glissez-vous discrètement dans les pages délicatement troublantes de ce best-seller inattendu du XVe siècle. Après tout, un petit plaisir discret vaut bien une bénédiction pontificale, n’est-ce pas ?

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