Baise-moi, le désir armé de Virginie Despentes

Au titre qui claque comme une gifle, Baise-moi de Virginie Despentes suscite autant de curiosité que de controverses. Publié en 1993 et signé par une autrice alors inconnue du grand public, ce premier roman explose comme un coup de feu tiré entre les cuisses. À la croisée de la pornographie, du manifeste féministe et du roman noir, cette œuvre brutale, jouissive et inclassable reste aujourd’hui encore un brûlot littéraire. Et près de trente ans plus tard, il continue de fasciner, d’indigner et d’interroger. Accrochez-vous, chers lecteurs et plongeons dans un univers où sexe, violence et féminisme se mêlent dans une danse endiablée.
Une claque littéraire
Baise-moi, c’est l’histoire de deux femmes, Nadine et Manu. L’une est prostituée, l’autre est actrice porno. Toutes deux en ont vu, entendu et encaissé. Mais l’agression de Manu fait tout basculer : violée dans une scène sèche, sans pathos, elle ne pleure pas. Elle fait ses valises, croise Nadine et ensemble, elles partent sur les routes de France, telles Thelma et Louise version plus déjantée : sexe, flingues, meurtres, silence et fureur. Leur virée sauvage est ponctuée de rencontres sexuelles torrides et de règlements de comptes sanglants. Un véritable road-movie littéraire où les conventions sont laissées sur le bas-côté, offrant une vision brute et sans filtre de la vengeance féminine.
“J’ai envie de me faire sauter la chatte par le monde entier et de buter tout ce qui bouge.”
Pas de détour, pas d’ellipse, ni de romance. Ce que Despentes propose, c’est un roman de revanche crue, charnelle, sans explication et sans morale. Les corps sont là, vivants, abîmés, et surtout… armés. L’auteure ne mâche pas ses mots et ses personnages non plus. Après une scène de viol, Manu réplique :
“Après ça, moi je trouve ça chouette de respirer. On est encore vivantes, j’adore ça. C’est rien à côté de ce qu’ils peuvent faire, c’est jamais qu’un coup de queue…”
Un humour noir et une désinvolture qui détonnent, n’est-ce pas ? Cette réplique, à la fois cynique et provocante, illustre bien la manière dont l‘écrivaine joue avec les codes, refusant de s’apitoyer sur le sort de ses héroïnes et leur conférant une force brute.
Une esthétique qui dérange
Et nombreux sont ceux qui ont crié au scandale à la sortie du livre. Trop violent, trop porno, trop tout. Les critiques sont divisées. Si certains y voient une œuvre provocatrice et nécessaire, d’autres dénoncent une glorification de la violence et du sexe gratuit. Le style de Despentes est brut, sans fioritures, à l’image de ses héroïnes. Elle nous entraîne dans une spirale de sexe et de violence, avec une plume acérée qui ne laisse pas indifférent. L’auteure écrit avec une précision chirurgicale, allant droit au but. Cette approche confère au roman une intensité particulière, une urgence qui reflète l’état d’esprit des protagonistes.
Pourtant, derrière le style cru et l’action sanglante, Baise-moi est un roman d’une intelligence tranchante. Ce n’est pas un appel à la violence, mais une mise à nu. Despentes, qui a elle-même été travailleuse du sexe, vendeuse en sex-shop, violée, et critique de cinéma porno, écrit avec un réalisme brutal. Son style se fait sec, rapide, sans littérature inutile. Elle écrit avec le corps.
“Je suis pas une victime. Je suis pas une salope. Je suis ce que vous avez fait de moi.”
Ici, les dialogues claquent comme des portes et les scènes de sexe ne cherchent pas à émoustiller, elles confrontent. Pas question d’excuser, de justifier ou d’édulcorer. L’autrice n’érotise pas la violence, elle la balance en pleine figure, brute, réelle et sans effet de style.
Un féminisme qui dérange
Et parce qu’il parle de sexe sans filtre, le livre est souvent classé comme pornographique. On y baise à la chaîne, sans passion et souvent sans plaisir. Mais si c’est du porno, c’est du porno qui désespère. Pas de lumière douce ni de musique lascive mais du sexe comme exutoire, monnaie d’échange ou anesthésie.
“Se faire baiser, c’est comme pisser ou dormir. C’est pas une émotion, c’est un réflexe.”
Ce qui choque, ce n’est pas tant le sexe en lui-même, mais l’absence totale de romantisation. Mais Baise-moi ne cherche jamais à séduire. Il met à nu le vide, l’ennui et la violence du quotidien des femmes broyées par le système. Et dans ce désert, le sexe n’est qu’une ressource de plus ou une arme.
Mais loin d’être une simple histoire de vengeance féminine, le roman est une critique acerbe de la société patriarcale et une remise en question des rôles traditionnels assignés aux femmes. Les héroïnes de Despentes refusent de jouer les victimes et prennent leur destin en main, quitte à sombrer dans l’excès.
“La liberté, c’est pas quand t’as le droit. C’est quand t’as plus rien à perdre.”
Manu et Nadine ne veulent pas reconquérir quoi que ce soit. Elles veulent traverser le monde comme des bombes. Et elles le font. Elles baisent, elles tuent et n’expliquent rien, juste, elles existent.
L’ouvrage est d’ailleurs souvent perçu comme un manifeste féministe, mais pas celui que l’on attendrait. Ici, pas de revendications classiques ni de discours édulcorés. L’auteure propose une vision d’un féminisme radical, où les femmes, loin de chercher l’égalité pacifique, prennent les armes et renversent violemment l’ordre établi. Quoi qu’il en soit, le roman ne laisse pas indifférent et pousse à la réflexion sur les limites de la révolte et les moyens d’émancipation.
L’héritage de Virginie Despentes
Quand elle publie ce premier roman, Virginie Despentes n’a que 24 ans. Elle débarque dans le monde littéraire comme une grenade, imposant sa voix, son corps et sa colère. Issue d’un milieu modeste, sans parcours académique classique, son écriture, influencée par le polar, le punk et le porno, casse tous les codes. Pas de structure classique, de leçons, ni de héros. Juste des filles en colère, en fuite et en feu.
“On est toutes des putes, on le sait, alors autant choisir ses clients.”
L’adaptation cinématographique qu’elle coréalise avec Coralie Trinh Thi en 2000 est classée X, une première pour un film non pornographique. Le scandale relance la lecture du roman, qui devient culte. Trente ans après sa sortie, Baise-moi reste un livre qui divise, trouble et dérange. Dans un contexte où les discours féministes ont évolué, où le consentement, la sexualité et la violence sont repensés, le roman peut choquer encore plus qu’en 1993.
Mais c’est aussi ce qui fait la force de l’œuvre. En s’ancrant dans le réel et non dans le fantasme le roman montre ce que la littérature ne veut pas toujours voir : des femmes qui jouissent, qui saignent, qui tirent et qui ne demandent pas pardon.
“Je veux plus jamais avoir peur. Je veux que ce soit les autres, maintenant.”
Et cette phrase pourrait résumer tout le livre. Malgré son caractère sulfureux, l’ouvrage marque les esprits et ouvre la voie à une littérature plus libre, où les femmes peuvent exprimer leurs désirs, leur rage et leur complexité sans filtre. Virginie Despentes est devenue une figure incontournable du féminisme contemporain, poursuivant son exploration des marges avec des œuvres comme King Kong Théorie.
Lire Baise-moi, c’est accepter d’être bousculé, dérangé, excité et peut-être même choqué. Cette lecture ne laisse pas indemne. C’est une plongée sans concession dans un univers où les femmes refusent de se conformer aux attentes et revendiquent leur liberté, coûte que coûte. Alors, prêts pour ce voyage déjanté ?