Histoire d’O, le roman qui fouette la littérature

Certains romans se feuillettent d’une main distraite à la lueur d’une lampe de chevet quand d’autres, se dissimulent discrètement dans un tiroir. Histoire d’O, lui, se lit à moitié nue, à moitié coupable et se glisse souvent sous l’oreiller… tout contre les rêves les plus inavouables. Objet littéraire non identifié, brûlot érotique, manifeste du désir et chef-d’œuvre de la soumission, ce roman publié en 1954 sous pseudonyme par Pauline Réage secoue la France de l’après-guerre comme un martinet sur une fesse nue. Et près de soixante-dix ans plus tard, il continue de faire couler beaucoup d’encre, voire parfois quelques larmes consenties. Chronique d’un chef-d’œuvre érotique entre chaînes, consentement et grand style.
Un livre au goût de scandale et l’élégance d’un gant de cuir
La parution d’Histoire d’O fait l’effet d’un coup de fouet dans le monde bien lisse de la littérature. Les critiques tombent de leur chaise, les bien-pensants s’étouffent avec leur café, et la censure se met à transpirer à grosses gouttes. Publié chez Jean-Jacques Pauvert, l’éditeur qui n’a décidément pas froid aux yeux puisqu’il a déjà publié Sade, ce roman raconte l’histoire d’une femme, simplement appelée O, livrée par amour à la servitude sexuelle la plus absolue.
Elle est conduite par son amant René dans une maison à Roissy où elle est initiée aux plaisirs de la douleur, de la soumission et du don total de soi. Le tout, dans un style limpide, poétique, glacial et brûlant à la fois. Mais O n’est pas victime. Elle consent volontairement, passionnément. Et c’est bien là que le bât blesse ou excite, c’est selon.
« Il faut que tu comprennes que tu n’as plus aucun droit, que tu n’es plus rien qu’un objet, un instrument. »
Cette phrase, tirée du livre, claque comme une caresse interdite sur la peau, laissant derrière elle un sillage de trouble et de vertige, centrale dans la logique d’Histoire d’O. Loin d’être une apologie du viol ou un manuel de soumission forcée ce récit est un fantasme, brûlant, radical, consenti et écrit par une femme. Et c’est précisément ce détail qui fait grincer bien des dents.
Une auteure mystérieuse
À sa sortie, le mystère plane comme un parfum entêtant. Qui se cache derrière cette énigmatique Pauline Réage ? La plume, experte en volupté comme en littérature, intrigue autant qu’elle trouble. Le texte est signé d’une main qui connaît bien les ressorts du plaisir, mais aussi ceux de la langue française. Il faut attendre quarante ans et une confession dans The New Yorker pour lever le voile : Pauline Réage est en réalité Dominique Aury, une intellectuelle discrète, traductrice, éditrice, pilier de la NRF, amante de Jean Paulhan, et surtout… une femme profondément libre.
Oui, une femme. Et ce détail électrise toute la lecture. Car Histoire d’O, sous ses airs de soumission, n’est rien d’autre qu’un acte de domination littéraire absolue, un défi amoureux lancé à un homme qu’elle admire. Dominique Aury veut prouver à son amant, ce grand séducteur, ce grand lettré et ce fin lecteur, qu’elle peut écrire le livre le plus sulfureux, le plus beau, le plus cruel et le plus amoureux. Au-delà de toute attente, elle le fait et personne ne voit venir le coup de fouet.
« Elle se taisait, offerte, enchaînée, masquée, mais dans son silence, il y avait quelque chose d’exultant. »
Un chef-d’œuvre littéraire sous les coups de la censure
Histoire d’O attire immédiatement la foudre des bien-pensants. Le livre est poursuivi pour outrage aux bonnes mœurs, son éditeur convoqué devant les tribunaux. Ce qui dérange, ce ne sont pas les mots crus. Le texte ne crie jamais, il murmure une prose glacée, limpide, raffinée, sans une goutte de vulgarité. C’est bien ce calme-là, cette élégance presque clinique, qui trouble plus encore qu’une avalanche de luxure.
Jean Paulhan, figure tutélaire des lettres françaises et complice amoureux de Dominique Aury, prend la plume en postface. Dans L’Œuvre du Maître, texte devenu célèbre, il compare la soumission d’O à celle de l’écrivain face à la langue, au style et à l’autorité du verbe. Pour lui, Histoire d’O est un chef-d’œuvre. Pour d’autres, un objet blasphématoire à jeter au feu. Et au cœur du scandale, une question brûle les lèvres sans oser se formuler trop fort :
« La question est de savoir si une femme peut écrire un tel livre. Si elle le peut, tout change. »
Érotisme ou pornographie BDSM ?
Dès les premières lignes, Histoire d’O impose un malaise délicieux. La distinction entre érotisme et pornographie s’effrite. On lit, troublé, fasciné, parfois gêné, souvent excité.
« Elle était nue, les bras derrière le dos, les poignets liés. Un anneau d’acier passait entre ses cuisses. »
Ici, pas de métaphores vaseuses. Tout est dit, froidement, crûment, dans un style aussi impassible qu’un regard de dominatrice. Et pourtant, tout est écrit avec une retenue remarquable. Pas d’argot, pas de vulgarité, pas de complaisance. On est à mille lieues d’un porno de gare.
Bien avant que le BDSM ne devienne un hashtag, Histoire d’O en explore les abysses les plus profonds. Mais ici, pas de menottes en fourrure rose ni de colliers fantaisie : les chaînes sont froides, les règles strictes et les rituels précis. La douleur est lente, codifiée, rituelle, comme une prière qu’on récite à genoux. Chaque scène est chorégraphiée et chaque humiliation pensée. Le roman est un théâtre d’ombres où le corps devient texte, et le désir, un langage codé.
« Il ne s’agit pas de jouir, il s’agit d’obéir. »
Et cette obéissance devient une forme de jouissance. Pas celle des corps qui s’embrasent à la va-vite, mais celle, rare, d’un abandon total, perdu dans le mystique du vertige érotique.
Un parfum de scandale
Censuré, encensé, détesté, adapté au cinéma (avec plus ou moins de grâce), Histoire d’O entre dans la légende. Il est lu sous les draps, prêté sous le manteau, étudié en douce comme une relique interdite. Les féministes de la première heure hurlent à la trahison : scandale, violation, hérésie. Comment une femme peut-elle écrire ça ? Comment peut-elle célébrer l’abandon, l’objetisation, la douleur ? Mais d’autres, plus iconoclastes, y voient une claque brillante à la pensée dominante, un manifeste radical du libre arbitre.
« La vraie liberté, c’est celle de renoncer à tout. »
Une phrase qui résume à elle seule le vertige d’O. Et dans un monde qui glorifie le contrôle, la maîtrise, la toute-puissance, il y a quelque chose de profondément subversif à écrire l’histoire d’une femme qui décide… de ne plus décider. Mais qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas de régression. C’est un choix extrême, un acte d’amour ou de foi. Ou peut-être des deux à la fois.
À l’ère des débats enflammés sur le consentement, la représentation des femmes, le féminisme et les violences sexuelles, Histoire d’O peut passer pour un vestige problématique, un fantôme embarrassant d’une autre époque. Et pourtant, il ne cesse d’être relu, redécouvert, revendiqué comme un cri ou un murmure de liberté radicale. Car non, ce n’est pas un traité sur “la soumission des femmes”. C’est l’histoire d’une femme, une seule, qui choisit d’entrer dans un jeu extrême, avec lucidité et désir. Et c’est justement cette liberté-là, farouche, totale, presque scandaleuse, qui dérange plus encore que les chaînes ou les ordres murmurés.
La vraie modernité du roman est dans sa précision. Ce n’est pas un délire flou de domination. C’est une mécanique réglée, codifiée, ritualisée et cadrée. O n’est pas livrée en pâture, elle est initiée, préparée, presque sacrée. Et dans une époque où le BDSM s’invite dans les séries et les applis, Histoire d’O fait presque figure de manuel sacré ou de bible un peu oubliée. D’ailleurs, de nombreux adeptes du BDSM considèrent le roman comme un texte fondateur, un récit à lire comme on entrouvre une porte interdite.
Alors, faut-il lire Histoire d’O aujourd’hui ? Évidemment. Il faut parcourir ses page comme un acte de résistance en porte-jarretelles, une gifle douce au puritanisme ambiant, une œuvre esthétique et poétique qui bande l’intellect autant que les sens. Ce n’est pas un roman à lire d’une main (quoique, on ne juge pas) mais à relire, à débattre, à contredire et surtout, à saluer. Parce que rares sont les romans qui osent vous prendre par le col, vous coller au mur et vous demander :
« Jusqu’où es tu prêt à aller pour aimer ? »